35 heures : l'envers du décor

 

Rythme plus intensif, flexibilité horaire, polyvalence accrue...

 

Les contreparties de la réduction du temps de travail ne feront pas que des heureux.

Ah, le bon vieux temps des 39 heures... Curieuse nostalgie, alors que la semaine de 39 heures faisait rêver, il y a peu, les salariés. C'était en 1999. Cette année-là, on ne parlait que de ça : travailler moins, rénover l'organisation des entreprises, redonner du souffle, au dialogue social, reconquérir du temps pour soi. En plus, on allait offrir des emplois aux chômeurs. Les patrons se faisaient bien tirer l'oreille, mécontents qu'une ministre de l'Emploi leur dicte sa loi, mais leurs ouailles, elles, y croyaient, dur comme fer. Même les cadres, dans l'anonymat des sondages, se laissaient aller à revendiquer plus de temps libre. Une époque morte et enterrée. L'enthousiasme est retombé comme un soufflé. A l'exception de quelques entreprises modèles, on est à des années-lumière du meilleur des mondes gouverné par l'équation idéale, 35 heures = réduction des horaires de haut en bas de la hiérarchie + embauches + remise à plat des méthodes et de l'organisation du travail. Aussi, des colloques en débats publics, de rapports en comités d'experts, une idée iconoclaste commence à germer dans les têtes : et si on rallongeait la semaine de travail... ?

Science-fiction bien sûr. Difficile - et périlleux - de pronostiquer l'échec ou le succès des 35 heures, puisque la grande majorité des entreprises ne s'y est pas encore frottée.

Improbable scénario ? Peut-être pas. Car il y a un monde du principe - la réduction contrainte et forcée du temps de travail - à la réalité - sa mise en oeuvre dans des entreprises qui sont autant des situations particulières et complexes. Et c'est là que le bât blesse. De quoi faire dire, en choeur, au sociologue et consultant Hubert Landier que "oui, les 35 heures risquent de se transformer en déception pour bon nombre de salariés". Parce que l'addition des contreparties leur semblera trop lourde ; parce que de vieilles tensions et d'anciens clivages referont surface... ou que de nouveaux apparaîtront ; ou parce que la réduction des horaires leur passera tout simplement sous le nez. Bref, "gare aux dommages collatéraux !" avertit Hubert Landier.

"L'objectif essentiel des 35 heures est la création d'emplois, pas l'amélioration des conditions de travail. Implicitement, il est admis que le prix à payer est la flexibilité accrue et l'intensification du rythme de travail." Deux tendances qui ne datent pas d'hier, mais auxquelles les 35 heures donnent un sérieux coup d'accélérateur. Pour ne rien arranger, "les processus de concertation et de négociation entre directions et représentants du personnel tendent à sous-estimer, voire à ignorer carrément l'impact des réorganisations envisagées".

 

Au fil des discussions qui s'amorcent, les salariés commencent à avoir une petite idée de la sauce à laquelle ils vont être mangés. "Les patrons voient dans les 35 heures une bonne occasion de faire le ménage dans la kyrielle de petits avantages auxquels les salariés étaient attachés, comme le jour de congé pour la Saint-Eloi, dans le nord de la France, les repos supplémentaires accordés aux mères de famille, les pauses en tout genre et autres petits arrangements avec les horaires de travail, raconte Hubert Landier. C'est la douche froide pour le personnel, qui commence à se demander si le jeu en vaut la chandelle..." La chasse aux fameux gains de productivité est ouverte. Logique : "Plus le temps de travail est court, plus les employeurs veulent que ce temps soit rentable. Moyennant quoi, on rend la vie au gens impossible." Pas dupes, les salariés en viennent à redouter que les 35 heures consistent, au fond, à abattre le même boulot en moins de temps. En tirant un trait sur les pots d'anniversaire et les potins échangés autour de la machine à café. Bonjour l'ambiance ! "On risque de supprimer des moments d'échanges qui n'ont certes pas une utilité productive immédiate, mais qui contribuent indirectement à la performance globale de l'entreprise",. Comme dans cette banque où la pause-déjeuner a été réduite à sa plus simple expression. D'un coup, les cadres ont renoncé à lire la presse économique. Au risque de se priver d'informations sur les entreprises, bien utiles quand on passe ses journée à éplucher leurs dossiers de demande de crédit...

 

Autre contrepartie classique des 35 heures : la flexibilité, concept fourre-tout qui englobe le travail de nuit et du week-end, l'élargissement des heures d'ouverture, l'annualisation du temps de travail et autres horaires variables au gré des exigences des clients et des marchés. Une flexibilité parfois difficile à vivre, car "elle impose des changements de rythmes personnels et peut perturber les fonctionnements familiaux ou amicaux. L'exemple du constructeur automobile allemand Volkswagen fait frémir. A Volfsburg, son fief, où la durée hebdomadaire du travail fait du yo-yo au gré des mois depuis 1994, les divorces ont littéralement explosé et l'alcoolisme est monté en flèche.

En France, les pionniers des 35 heures ne tutoient pas tous la bouteille, mais beaucoup reconnaissent que le flexibilité ne leur facilite pas la vie. Comme Philippe, ouvrier dans une verrerie industrielle de l'Oise, qui travaille en équipe, de nuit ou de jour, sept jours sur sept, week-end et jours fériés inclus. Moyennant vingt-deux jours supplémentaires de repos. Mais voilà : pas facile de s'entendre avec ses coéquipiers pour prendre ses congés, surtout quand il faut jongler avec les vacances scolaires des enfants et les emplois du temps des conjoints. Résultat : "Philippe est parti seul avec ses deux filles à Pâques

 

"Des salariés à plusieurs vitesses"

Pour les mères de famille, la flexibilité des horaires n'est pas franchement un cadeau. "Il est souvent plus difficile pour les femmes de s'adapter, car elles doivent gérer leurs contraintes familiales". Ecoles et crèches fonctionneront longtemps encore sur le bon vieux rythme des 39 heures, du lundi au vendredi. La semaine allégée rallumera-t-elle la guerre des sexes, pour les salariées de Vega, petite entreprise des Landes qui fabrique des semelles, les 32 heures en vigueur dans la maison signifient garde les enfants et ménage le mercredi. Pour les collègues masculins, c'est plutôt chasse et pêche le vendredi. Vive l'égalité !

La polyvalence des tâches, autre avatar de la réduction du temps de travail, risque de ne pas faire que des heureux non plus. "L'impact sur les salariés sera fonction de sa préparation et de son sens : polyvalence "bouche-trou" ou opportunité de développer ses compétences avec une mission élargie ?". Chez Samsonite, le bagagiste américain installé dans le Pas-de-Calais qui emploie une main-d'oeuvre féminine à 70 %, les 35 heures sont entrées dans les moeurs. Jeanine Martin, 39 ans dont quatorze en usine, a beau être "contente de rester à la maison le mercredi", elle reconnaît que "la polyvalence, c'est difficile pour les femmes. Et le travail est de plus en plus dur". Pas étonnant, dans ces conditions, que la plupart des nouvelles têtes soient des hommes. "Le principal, c'est d'embaucher", estime Jeanine, philosophe.

Rythmes de travail plus soutenus, flexibilité horaire et polyvalence accrues : certains s'adapteront facilement, d'autres non. "Les 35 heures vont renforcer l'iniquité entre entreprises, bien sûr, selon leur santé, leur degré d'exposition à la concurrence et le comportement de leurs dirigeants". On risque d'avoir des salariés "à plusieurs vitesses". Autrement dit, mieux vaut être concentré, pas trop stressé et capable de travailler vite pour tirer profit d'une semaine plus courte !"

 

Le sommet de la hiérarchie plus stressé

Il y a toujours eu des "diesels" et des "turbos" dans les entreprises, mais avec les 35 heures, ça se verra davantage. "on va avoir une mesure visible de la productivité réelle de chacun. Un argument imparable pour se séparer de certains le jour venu" ; un autre clivage, lié à l'âge celui-là, "entre des jeunes aux dents longues, prêts à ne pas réduire leur temps de travail pour grimper dans la hiérarchie, et leurs collègues plus âgés, bien décidés à souffler un peu... mais qui se sentiront menacés".

Pis, avec les 35 heures, on réinventerait... la lutte des classes. A l'envers. "Le sommet de la hiérarchie sera soumis à la pression du patron et des actionnaires, alors que, à la base, les salariés s'accommoderont de la réduction du temps de travail". "La ligne de clivage passera entre ceux qui ont intégré la contrainte de l'entreprise et les autres". Entre cadres et non-cadres, à peu de chose près. Les premiers sont bien partis pour être les grands oubliés de la réduction du temps de travail. La première mouture de la deuxième loi sur les 35 heures esquisse trois catégories : les cadres dirigeants, purement et simplement exemptés de la réglementation sur les horaires, les cadres de production, seuls bénéficiaires de la semaine "light" au même titre que les autres salariés, et tous les autres - la grande majorité - dont le temps de travail pourra être comptabilisé sur l'année.

 

Des entreprises envisagent de faire marche arrière.

Avantage pour ceux-là : dix-jours de congé en plus. Inconvénient : exit les garde-fous sous forme de durées maximales quotidiennes et hebdomadaires. En clair, ils feront des journées plus longues pour compenser leurs vacances supplémentaires - s'il les prennent. D'autant que leur employeur pourra leur demander de consacrer "une partie du temps libéré" aux formations payées par l'entreprise. Des professions entières seront logées à la même enseigne que ces bataillons de cadres. Comme la vaste nébuleuse des consultants, dont la convention collective fixe le plafond à 217 jours de travail par an... sans limite horaire.

Sale temps pour les cols blancs, décidément. "En plus, c'est à eux qu'incombera la lourde tâche de réorganiser le travail de leurs collaborateurs pour faire face aux 35 heures, de former et d'intégrer le cas échéant les nouveaux embauchés". Certaines entreprises qui, sans attendre la deuxième loi, ont signé des accords généreux pour leurs managers envisagent de faire machine arrière.

Chez Ikea, par exemple, le DRH est convaincu que "la majorité de (ses) cadres subit comme une contrainte la réduction du temps de travail". De récents sondages affirment pourtant clairement le contraire. Selon l'enquête publiée début septembre par le magazine Liaisons sociales, huit cadres sur dix veulent consacrer plus de temps à leurs loisirs qu'à leur carrière et 73 % estiment qu'ils doivent bénéficier des 35 heures comme les autres salariés. Sans se bercer d'illusions, puisqu'ils sont 79 %  à penser qu'ils travailleront à l'avenir autant ou plus qu'aujourd'hui. Voilà qui explique peut-être pourquoi la moitié d'entre eux se disent prêts à faire la grève au nom de la réduction du temps de travail. Le pire n'est peut-être pas sûr. Mais attention aux promesses non tenues et aux espoirs déçus. Ils pourraient bien s'exprimer bruyamment dans les entreprises. Avant de se retourner, via les urnes, contre les promoteurs des 35 heures.

 

Anne Vidalie - L'Express 23/9/99

 

Questions

 

1/ faire une représentation systémique des éléments contenus dans cet article.

2/ lister les aspects "organisationnels" inexacts

3/ dans le contexte de cet article, préciser le sens des termes rentabilité, productivité, flexibilité, polyvalence

4/ l'utilisation des grilles de Mintzberg nous permettrait-elle de mieux comprendre les difficultés soulevées par l'auteur

 

Retour Cours

Retour Plan