L'entreprise face à l'innovation
Le modèle industriel, hiérarchique et pyramidal, est
définitivement révolu
On ne peut ouvrir un débat sur l'innovation sans y
inclure l'environnement.
Le monde est
devenu complexe. Il ne s'agit plus pour les entreprises de répondre à une
demande évidente d'amélioration des conditions matérielles de l'existence
humaine.
Ce que nous
pouvons créer aujourd'hui ne correspond à aucune demande* évidente
d'amélioration des conditions de base de l'existence humaine dans les pays
industrialisés. Ce dont il s'agit, c'est d'intégrer des facteurs largement
ignorés jusqu'à présent :
·
La généralisation de la
concurrence, les phénomènes de dérégulation, la remise en cause incessante de
toutes les positions acquises,
·
Le passage à la société
de l'information, qui abolit la notion de temps et de délai.
Le temps rattrape
et souvent dévore. Le vainqueur n'est pas celui qui a le meilleur produit, mais
celui qui est le premier sur le marché, à des conditions économiques
acceptables. La vitesse de création et de renouvellement de l'entreprise est
devenue un facteur stratégique* majeur.
La réponse ne
peut venir de la simple sophistication technique : le "compliqué"
n'est pas un antidote à la "complexité".
Plus
généralement, si l'évolution technologique nous pousse vers une économie
d'offre celle-ci n'a aucune raison de répondre spontanément aux aspirations
légitimes de l'humanité.
On ne peut plus
aujourd'hui ouvrir un débat sur l'innovation et sur le neuf sans y inclure une
réflexion sur son interaction avec l'environnement sociologique et éthique :
les technologies ne sont pas porteuses de sens*, c'est nous qui leur en
donnons.
Les entreprises
qui innovent doivent le faire dans le cadre d'une vision* qui traduise
de plus vastes aspirations que la simple rentabilité économique. L'innovation
doit faire sens et apporter un progrès plus tangible qu'une simple cascade
d'acrobaties techniques.
La politique que
nous menons chez ALSTOM, l'un des leaders mondiaux dans la fourniture des
grandes infrastructures, qu'il s'agisse des équipements de production, de transmission
et de distribution de l'électricité, des systèmes de transport : TGV, tramways,
métros, etc., des bateaux de croisière, des grands équipements industriels, ou
des activités d'entreprise, notamment électrique.
Alstom est
condamnée à innover de façon permanente, mais, pour nous, le neuf n'est pas
nécessairement synonyme de rupture*.
L'exemple de
cette démarche, de portée quotidienne, est l'effort incessant que nous
déployons pour réduire nos coûts. Il y va de la compétitivité et donc de
l'avenir de notre entreprise, mais il y va aussi de la possibilité donnée à
davantage de pays d'accéder aux équipements de base qui leur font défaut.
Plusieurs
dizaines de villes chinoises ont un besoin urgent de métros. Mais elles ne
pourront se les payer aux prix mondiaux. Comment leur offrir ces systèmes à des
prix correspondant à leur degré de solvabilité ? Tel est notre défi. Ici, pas
de rupture, mais un effort incessant d'analyse de la valeur, d'optimisation de
nos coûts, d'amélioration de notre productivité, de localisation intelligente.
Un autre exemple
est la priorité donnée à présent à la protection de l'environnement. Ce qui
n'était il y a trente ans qu'un sujet de conférence est devenu une
préoccupation de premier rang supportée par un ensemble de technologies
avancées.
Certes, le neuf
peut parfois entraîner une rupture, mais la rupture est rarement a priori
prévisible.
L'exemple de la
mutation vers les micro-ordinateurs, qui s'est produit tout récemment avec les
téléphones mobiles, peut fort bien survenir dans le monde de la production
d'électricité où les systèmes de génération distribués fondés sur les petites
turbines à gaz, les piles à combustible, les éoliennes, etc., peuvent connaître
à la faveur du progrès technique et du mouvement général de dérégulation un
développement qui modifiera substantiellement les rapports de force et les
conditions d'opération des réseaux électriques.
La complexité des
technologies modernes fait que les innovations sont désormais souvent le fruit
d'un travail d'équipe, mais le développement des technologies de l'information
a bien d'autres conséquences.
Le modèle de
l'entreprise industrielle, hiérarchique et pyramidale, est définitivement
révolu. Nous sommes passés très rapidement à une société informationnelle, dans
laquelle chacun a accès à une masse considérable d'informations et se trouve
donc en état d'analyser, de critiquer, mais aussi de contribuer. Dans un tel
contexte, les pratiques managériales doivent fortement évoluer. Innover, c'est
aussi créer l'intelligence collective de se mobiliser autour d'une vision du
futur suffisamment partagée pour en assurer la cohérence et le succès.
Il y a quelques
années, le passage des organisations tayloriennes aux organisations
matricielles étaient présenté par certains comme une avancée majeure. Nous
sommes désormais au-delà et la société informationnelle conduit nécessairement
à des organisations de type neuronal, dans lesquelles chaque élément
constitutif inter-opère avec des centaines voire des milliers de ses
semblables. C'est l'entreprise réseau**.
La présence au
sein de notre entreprise de milliers de collaborateurs de nationalités et de
cultures différentes constitue un fantastique gisement de progrès, la seule
mais extrêmement difficile question, étant : comment le mettre en exploitation
?
Le problème de la
mise en cohérence de cet ensemble va bien au-delà d'un simple changement
organisationnel. Il passe nécessairement par la définition d'un projet
d'entreprise pour le moyen terme, par l'appropriation de ce projet par
l'ensemble des acteurs autour d'enjeux préalablement discutés - car
l'intelligence collective repose fondamentalement sur le partage de
l'information et des convictions -, par enfin la définition pertinente du rôle
de chacun dans une vision de moins en moins hiérarchique et des plus en plus
multicellulaire.
PB-Figéco 12/1/00
1/ qu'est-ce qu'un modèle ?
2/ * rechercher le "sens" et le
"pourquoi" des termes employées dans ce contexte (5)
3/ ** quelle image prendre pour représenter cette
"entreprise réseau" ?
4/ à travers ce texte, peut-on déterminer les axes de
recherche d'innovation d'ALSTOM ?